Le monomythe de Campbell

Ou pourquoi on n’aurait rien écrit de neuf depuis la Bible

voyage-du-herosSource de l’image: Nicole Fodale

 

Le monomythe est une théorie élaborée à la fin des années 40 par Joseph Campbell, un écrivain, mythologue et anthropologue américain, selon laquelle tous les mythes de l’humanité se basent sur le même schéma. Oui, tous les mythes : les cosmogonies de toutes les cultures, les héros grecs, le culte des ancêtres, les contes amérindiens, indiens, chinois, anglais, les légendes, chaque livre de la Bible, peuvent être comparés et rassemblés. L’humanité ne ferait que décliner à l’infini le même mythe fondateur. Par extension, la littérature, dans toute sa variété, n’est qu’une variation de ce monomythe.


Campbell a produit un archétype de mythe, appelé le Voyage du Héros. Trois grandes étapes se succèdent : la séparation, l’initiation et le retour, elles-mêmes divisées en d’autres phases. Pour reprendre le schéma narratif, plus connu car enseigné à l’école, la séparation comprend la situation initiale, l’élément perturbateur (ce dernier divisé en l’appel à l’aventure, le refus de cet appel puis son acceptation) et une partie des péripéties ; l’initiation englobe l’autre partie des péripéties, le point culminant et le dénouement; et le retour est la situation finale. Petit rappel du cours de français dans le sublime schéma ci-dessous :

schemanarratif

Bon, jusqu’à présent, le monomythe est fort abscons, pas vrai ? Un exemple pour clarifier les choses :

Le héros vit dans un monde ordinaire et tranquille. Soudain, un élément extérieur lui révèle un problème, une aventure à laquelle il pourrait participer, mais le héros refuse : son monde lui convient et il ne tient pas à partir. Il rencontre un mentor qui le guide et l’instruit. Un nouveau changement le force à accepter la quête : il ne peut plus revenir en arrière. Il rencontre des alliés et des ennemis, traverse des épreuves, puis l’épreuve ultime qui lui donnera l’objet de sa quête. L’aventure terminée, le héros prend le chemin du retour et retrouve son monde ordinaire.

Ça vous parait toujours compliqué ?

Luke Skywalker vit une vie de fermier sur Tatooine. Soudain, deux droïdes lui montrent l’appel à l’aide de la princesse Leïa et il rencontre Obi-Wann, qui lui parle des Jedi et des Sith, puis plus tard commence une formation de Jedi. Luke refuse de partir : il est trop attaché à son oncle et à sa tante. Mais quand ces derniers sont tués, il ne peut revenir en arrière et accepte la quête : délivrer la princesse Leïa, rejoindre la rébellion et détruire l’Etoile Noire. Il rencontre des alliés, comme Han Solo et Chewbacca, et des ennemis, dirigés par Darth Vador. Lors de l’ultime épreuve, Luke fait appel aux enseignements d’Obi-Wann et détruit l’Etoile Noire. L’aventure terminée, Luke est honoré par les rebelles.

Frodon vit une vie paisible à Hobbitbourg. Soudain, il entre en possession d’un Anneau magique et il rencontre Gandalf, qui lui parle de Sauron. Frodon cache l’Anneau, mais quand les Nazgûls sont lancés à sa poursuite, il ne peut rester à Hobbitbourg et il accepte la quête : détruire l’Anneau pour sauver la Terre du Milieu. Il rencontre des alliés, comme Aragorn, et des ennemis dirigés par Sauron, par l’intermédiaire de ses lieutenants. Lors de l’ultime épreuve, Frodon détruit l’Anneau. L’aventure terminée, il est honoré par tout le monde et retourne à Hobbitbourg mener sa vie tranquille.

Harry Potter, les films de Disney, les grands cycles de fantasy, la littérature tout entière suit, de près ou de loin, ce schéma. Vous voilà convaincu ? Attendez.


Les travaux de Campbell n’ont pas fait l’unanimité dans le monde universitaire, surtout chez les mythologues qui mettent en avant le manque de preuves. Campbell a lui-même admis que tous les mythes ne présentent pas la totalité des étapes, ni dans le même ordre. Certains textes sur lesquels il s’était basé n’en comportaient qu’une ou deux ! Peut-on vraiment affirmer que toutes les histoires contenant un héros et un antagoniste racontent la même chose ?  Alors, certes, le scénario de Star Wars colle parfaitement au schéma du monomythe. Un hasard ? Certes non ! Puisque George Lucas s’est inspiré de la théorie de Joseph Campbell pour construire son film. D’ailleurs, Hollywood s’est emparé de ce carcan pour créer le « héros parfait » que l’on retrouve dans une écrasante majorité de films.  Je ne peux rien affirmer sur J.R.R. Tolkien, mais le Seigneur des Anneaux est paru après Le Héros au mille et un visages, le livre de Campbell.


Si le monomythe est très séduisant, il n’est qu’une théorie très discutée dans le monde des mythologues – et je ne parle pas de celui des écrivains, qui n’aiment pas, mais alors pas du tout, voir leur travail rabaissé à une vulgaire déclinaison de mythes. Bien sûr, depuis les quelques millénaires d’existence de l’écriture, on a maintenant à peu près fait le tour de tous les thèmes possibles, mais, d’une part, qui a lu, et qui lira un jour tous les livres écrits du monde, et d’autre part, – presque – chaque auteur expose de nouveaux points de vue dans ses œuvres. La littérature évolue avec la société dont elle est issue, ce qui est heureux, sinon le monomythe serait une telle réalité qu’on n’aurait rien écrit de neuf depuis la Bible.


Pour en savoir plus :

Ce site reprend le monomythe de Campbell chez George Lucas, et explique chaque étape avec Star Wars et Matrix (en anglais) : http://www.moongadget.com/origins/myth.html

Ce site destiné aux professeurs de mythologie donne du matériel de cours qui explique le monomythe et la théorie des archétypes (j’en parlerai un jour) et l’applique aussi au Roi Lion, et si vous fouillez un peu, au Hobbit, à Cendrillon et au Magicien d’Oz (en anglais également) : http://mythologyteacher.com/The-Hero’s-Journey.php

Le schéma du Voyage du Héros provient du blog de Nicole Fodale : http://nicolefodale.ca/2011/09/scenario/le-voyage-du-heros/

Publicités

2 réflexions sur “Le monomythe de Campbell

  1. C. Kean dit :

    Je me suis toujours méfiée de cette théorie du monomythe, sans doute parce que je l’ai trouvé vide de sens chaque fois que j’en ai entendu parlé. C’est à dire un schéma c’est bien beau, mais pourquoi dire (faire, je vois bien ce qu’on veut en faire) ? Qu’est ce que ça dit, qu’est-ce que ça symbolise de plus? L’importance du mythe c’est la richesse de son sous texte et de sa pensée. Le schématiser, pour moi, ça revient un peu à se focaliser sur la pelure de la clémentine et jeter sa chair. Ce qui n’est pas très intéressant au final ~

    Aimé par 1 personne

    • Auriane EB dit :

      Je n’en suis pas trop fan non plus. A tout simplifier, on trouve forcément des points communs entre tout et n’importe quoi. Mais cette théorie intrigue, et on en entend souvent parler de façon floue ou carrément erronée, alors j’ai fait ce que j’ai pu pour clarifier un peu la situation.
      Mais je suis loin d’être une experte – et je n’avais pas tellement l’envie de creuser le sujet non plus ^^

      Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s