Dé/connexion, L.A. Witt (et autre trucs cul-cul)

J’ai ressenti une envie de m’éloigner de ma zone de confort, de me perdre dans d’autres littératures que mon habituel terrain historique-aventures-SF-fantasy-fantastique-romans divers primés. J’aurais pu tâter le polar scandinave, m’écœurer avec Guillaume Musso et consorts, me tourner vers les romans jeunesse dont on m’a dit beaucoup de bien et qui sont trop souvent délaissés au profit des précédents.

Mais j’ai plutôt choisi un roman érotique.


Dans notre futur, la Californie est devenue une vaste mégalopole nommée San Angeles. Le gouvernement a depuis des décennies fait installer dans chaque rue, dans chaque immeuble, dans chaque pièce, y compris les pièces d’habituation des appartements, des caméras et des micros. Le gouvernement a en outre interdit le moindre contact physique, vecteur de maladies et de comportements malsains ; personne ne se sépare jamais de son uniforme fait d’une combinaison moulante à col montant, couvrant les bras, les mains, les pieds, ne laissant que le visage à découvert. Le toucher innocent comme le contact entre une mère et son enfant est banni au même titre que le sexe, et puni d’une peine d’emprisonnement. Afin d’assouvir les pulsions, les médecins prescrivent des doses de dopamine via des sessions de sexe connecté : branchés à des électrodes, plongés dans des simulations informatiques grâce à des lunettes de réalité virtuelle, les hommes et les femmes sont mécaniquement conduits à l’orgasme sans aucun contact avec un autre être humain.

Keith Borden est technicien dans l’une des maisons de simulation. Il n’a jamais été effleuré par l’envie d’enlever son gant pour poser les doigts sur quelqu’un jusqu’à ce qu’un patient nommé Aiden Maxwell demande sa présence à chacune de ses sessions, et poser les électrodes sur son corps lui donne des pensées bien trop illégales. Après de nombreuses séances, Aiden lui propose de le rejoindre dans un salon clandestin pour découvrir le sexe déconnecté, sans machine, sans simulation, peau contre peau. Mais une fois qu’on a redécouvert le contact humain, que son besoin instinctif s’est frayé un chemin à travers l’endoctrinement et la peur de l’interdit, on ne peut plus le refouler.


Il y aura bien un esprit chagrin pour me faire remarquer que cela ressemble fortement à de l’anticipation, et que du coup je ne m’éloigne pas du tout de ma zone de confort. Je lui répondrai que la romance, dans le sens où on l’entend dans les librairies depuis ces dernières années et à laquelle l’érotisme appartient, s’est hissée par-dessus les genres qui régissent leurs univers. On parle de romance fantastique, et pas de fantastique dans lequel l’héroïne virginale tombe amoureuse du monstre. Dé/connexion n’est donc pas de la SF à laquelle on a ajouté des clichés de romance, mais un roman érotique plutôt bon, quoi que cliché, se déroulant dans un univers de SF.

La même personne me fera alors remarquer que mon argument est invalide, l’étiquette « romance » émanant des classements anglophones et n’a envahi nos librairies que pour des motifs commerciaux. Et elle aura raison.

C’est pourquoi je me suis basée sur d’autres textes du même éditeur spécialisé pour baser mon avis sur ce type de romance, ceux-là sans le moindre soupçon de SF (et c’est bien dommage).


Dé/connexion n’a pas grand-chose à voir avec cette série de romans soi-disant érotiques dont on nous a encore infligé l’adaptation cinématographique au début de cette année (vous voyez de quoi je parle ?) ; il contient, lui, des scènes de sexe avant que le lecteur s’ennuie profondément. Il souffre de clichés et de longueurs (on peut agréablement traquer ces clichés en s’aidant de ce test qui s’intitule « Petit test pour savoir si vous avez écrit un roman de fantasy ou de romance » et que vous pouvez passer en vous remémorant votre dernière lecture romance, ou en vous imaginant les situations plus ou moins grotesques que l’on retrouve systématiquement dans ces romans. Certes, il s’applique aux héroïnes tombant amoureuses d’un homme, mais Dé/connexion a juste adapté ces poncifs à un héros masculin. Quelque chose me dit que les lecteurs sont surtout des lectrices), d’incohérences et d’un univers parfois flou, mais je ne sais pas si ces deux derniers points sont vraiment problématiques. Même si c’est évidemment un plus, un roman érotique n’a pas à présenter des personnages profonds et un univers léché. Pardon pour ce choix de mots douteux.


D’après ce que j’en ai vu sur les réseaux sociaux, l’auteure L.A. Witt fascine beaucoup les adolescentes (enfin, je crois que ce sont des adolescentes. Je pense que la romance gay fascine plus les jeunes que le public habituel des romances érotiques, à savoir les femmes adultes qualifiées de « ménagères de 50 ans », mais je ne me suis pas trop renseignée sur le sujet) ; certaines la considèrent comme un genre d’incarnation allégorique de la littérature et louent abondamment « sa plume ». C’est loin d’être mon cas, et son écriture est d’ailleurs moyenne – mais au moins elle n’est pas dérangeante. Il y a certes pire que Dé/connexion au niveau des clichés, des personnages en carton, d’univers anecdotique et de sexe idéalisé… mais on doit pouvoir trouver mieux.

Les plus Les moins
Les scènes de sexe bien sûr !

L’univers est assez cohérent, plutôt réaliste et bien décrit. J’aurais aimé que certains points soient plus développés, mais je suppose que la majorité des lecteurs ne recherche pas un background convaincant.

 

Les clichés venus de la romance grand public qui inonde le marché ;

Les interminables tergiversations et hésitations du personnage principal sont vraiment agaçantes (cela rejoint le premier point, d’ailleurs) ;

Il y a d’incompréhensibles incohérences : une pièce sans fenêtre se voit magiquement dotée d’une fenêtre trois pages plus loin ;

Beaucoup trop de « Oh mon Dieu ! » et de « merde » dans les dialogues. Un peu de classe voyons !

Pour terminer, l’intrigue est cousue de fil blanc.

J’ai lu aussi trois nouvelles, également éditées par MxM Bookmark : Abonne-toi de Jay Bell et Dix instants de toi et La lettre de Lily Haime. Leur niveau d’érotisme, selon le site de l’éditeur, va de « doux » à « diversifié », soit les niveaux 1 et 2 (Dé/connexion est classifié niveau 4, « pimenté », ce que je suppose être le plus élevé), et tous trois mettent en scène des romances gay. Au cas où vous me demanderiez une justification sur le choix de ces titres, sachez que j’ai simplement téléchargé les nouvelles proposées gratuitement en janvier, sans me renseigner sur les auteurs ou les intrigues.


Dix instants de toi est composé de dix fragments de la vie de Jude et Nik, de dix à vingt-huit ans, dans un monde merveilleux où les parents débordent d’amour pour leurs enfants, où les familles communiquent comme si elles étaient composées de vieux amis, ou tout le monde est gentil et tolérant et où le sexe anal se passe très bien de lubrifiant. C’est gentillet, les amants s’appellent « bébé », et les problèmes sont emportés par le raz-de-marée de l’Amour.

Il s’agit clairement ici d’une nouvelle sentimentale un peu longuette mais inondée de bons sentiments, et non d’une nouvelle érotique. Si les héros avaient été un homme et une femme, j’aurais crié au scandale face à tous ces clichés niais, mais ils sont deux hommes. J’y vois une vision idyllique de l’avenir où tout le monde aura enfin compris qu’il est extrêmement stupide d’imposer des normes sexuelles à autrui, un avenir où les histoires cuculs entre hommes ou entre femmes seront aussi normales qu’entre un homme et une femme.

Par contre, toutes les autres normes sociales sont respectées à la lettre : l’un des gamins joue au basket et l’autre fait du théâtre comme dans tous les films et séries américains pour ados où l’héroïne est ou pom-pom-girl ou présidente d’un club quelconque ; chacun reçoit sa voiture à 16 ans, part à l’unif à 18, travaille à 20 et finit riche et renommé dans son domaine. Papa et maman sont mariés, s’aiment beaucoup et conseillent leurs enfants comme des vieux sages de tribus amérindiennes (je peux dire ça concernant une famille américaine typique-cliché?). Heureusement, on ne parle pas un instant de religion (parce que sexe gay, je suppose).

Bref, si Dix instants de toi peut aider un jeune complexé ou hors-norme à s’accepter et est somme toute un divertissement acceptable pour qui a de soudaines envies de guimauve, il n’est pas non plus d’une qualité exceptionnelle.

Par contre, je suis certaine qu’il remplit parfaitement le cahier des charges de la romance actuelle, tout comme la nouvelle La Lettre, de la même auteure.


Dans La Lettre, Lily Haime reprend globalement la même intrigue que dans Dix instants de toi, à base de malentendus, de non-dits, de mensonges et d’interrogations. Le dilemme est ici central alors qu’il était secondaire dans Dix instants de toi, mais c’est la seule vraie différence. Les clichés sont comparables, certaines scènes sont semblables, les personnages principaux passent par les mêmes émotions et partagent les pensées de ceux de Dix instants de toi. Ce n’est peut-être pas le cas des 14 autres romans et nouvelles de Lily Haime, mais ces deux-ci sont clairement de ces livres écrits à la chaine dans le but spécifique de plaire à un public bien défini en réutilisant sans cesse les mêmes ingrédients prémâchés. Je suis étonnée de la taille considérable de la fan-base de Lily Haime et de la popularité dont elle jouit car ces deux nouvelles sont clairement de qualité discutable. Et pourtant :

commentaireBN

Ceci est bien sûr un exemple parmi d’autres dans les commentaires de La Lettre sur Booknode

 

Aucune idée de qui est ce ou cette « Lill » dont parle l’internaute. Lily Haime elle-même ? En tout cas, ce n’est pas un personnage du récit.

Peut-être bien que cette personne a raison, en fait : il se peut que je n’ai pas de cœur.


Abonne-toi, de Jay Bell (qui est, et j’en suis encore fort étonnée tant j’ai l’habitude de voir les romances écrites par des femmes, un homme), est un peu différent. Un peu moins rose et un peu plus intéressant.

Comme son titre l’indique avec la plus grande clarté, l’intrigue tourne autour de YouTube. Evan est célibataire, entretenant des rêves d’homme idéal et de prince charmant, deux choses que semble réunir le YouTuber Tony dont il est un grand fan et regarde avidement toutes les vidéos.

On évoque dans cette nouvelle l’empathie et l’identification qu’on développe souvent envers les YouTubers, tant ils semblent proches et accessibles (internet est le seul média qui permet une réelle proximité entre un créateur de contenu et sa communauté, et YouTube peut élever n’importe qui au rang de célébrité, mérite ou non, qualité ou non, parfois simplement par hasard). On ne peut pas dissocier la personne qu’on regarde à l’écran de celle qui se tient face à la caméra, à moins de la connaître personnellement, et Evan en fera l’expérience.

Les thèmes de cette nouvelle sont en général plus matures et mieux abordés que dans les précédentes (sentiment de solitude, peur de s’engager, recherche effrénée de l’amour, tendance à se comparer à ses modèles et à entretenir la déception créée par cette comparaison, pression sociale, et un petit coucou en passant aux fétiches bizarres mais inoffensifs).

Abonne-toi s’éloigne du schéma nunuche habituel « un jeune héros bien sous tous rapports en quête du grand amour rencontre l’homme idéal, entame une relation qui connaîtra quelques difficultés avant de se rétablir, et ils vivent ensemble très heureux et très amoureux jusqu’à la fin des temps » (pour la romance classique, remplacez « un jeune héros » par « une jeune héroïne »). Clairement, des trois nouvelles que j’ai lues, celle-ci est la plus originale et la plus intelligente.


Je vous laisse sur cette chronique sur le site Onlalu à propos d’un livre qui m’a l’air fort intéressant, un témoignage d’une auteure de romance érotique sur la fabrication industrielle de romances du genre.

En ce qui me concerne, je vais laisser ces romans de côté et lire quelque chose de plus stimulant. J’ai un recueil de Tolstoï quelque part.

Witt, L.A. (2016). Dé/connexion [en ligne]. Paris : MxM Bookmark, 183p (collection Imaginaire). Disponible à l’adresse : http://www.mxm-bookmark.com/produit/deconnexion/

Haime, Lily (2015). Dix instants de toi [en ligne]. Paris, MxM Bookmark, 52p (collection 100%Numerik). Disponible à l’adresse : http://www.mxm-bookmark.com/produit/dix-instants-de-toi/

Haime, Lily (2016). La lettre [en ligne]. Paris, MxM Bookmark, 85p (collection Romance). Disponible à l’adresse : http://www.mxm-bookmark.com/produit/la-lettre/

Bell, Jay (2015). Abonne-toi [en ligne]. Paris, MxM Bookmark, 45p (collection 100%Numerik). Disponible à l’adresse : http://www.mxm-bookmark.com/produit/abonne-toi/

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